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Athlètes et entraîneurs : quand la relation devient toxique

10 avril 2019 - 12:30

Des sources d'informations en ligne comme le Guide de développement à long terme de l'athlète (DLTA) sont disponible pour orienter les parents et les entraîneurs. Crédit photo : Lucie Bédet


Elisabeth St-Pierre, Lucie Bédet

Selon les statistiques du Réseau du sport étudiant du Québec (RSEQ), 94% des jeunes sportifs québécois de niveau secondaire révèlent être influencés par leurs entraîneurs lorsqu’ils prennent des décisions. Ainsi, ces derniers ont un impact significatif sur la vie des adolescents et des jeunes adultes qui pratiquent un sport. Mais où se trouvent les limites à ne pas franchir dans la relation athlète-entraîneur ?

Le 4 mars dernier avait lieu la dernière pratique des équipes benjamines de volleyball de l’école secondaire L’Aubier, entraînées par l’Olympienne Guylaine Dumont. En plus de transmettre son expérience aux jeunes, cette dernière est thérapeute sportive, ambassadrice de l’esprit sportif et cofondatrice de l’organisme Sport’Aide venant en aide aux jeunes sportifs en difficulté.

Sachant très bien l’importance du lien athlète-entraîneur, elle explique dans la vidéo ci-dessous en quoi consiste une relation saine entre ces deux partis :

 

 

À l’instar de Mme Dumont, des jeunes sportifs québécois croient qu’une bonne communication est au coeur d’une relation équilibrée avec leur entraîneur. Pour Antoine Crête, 19 ans, évoluant au sein de la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ), « il faut que tu puisses avoir du plaisir avec ton entraîneur, mais il doit aussi être capable de te pousser à dépasser tes limites tout en restant respectueux avec toi ».

Dans l’équipe de soccer U15 (15 ans et moins) AA (niveau compétitif) de Léa*, 15 ans, son entraîneur s’est rapidement aperçu qu’il n’arrivait pas à se concentrer à la fois sur le jeu et soutenir émotionnellement les joueuses pendant les parties. Pour pallier le manque, il fait appel à la mère de Léa comme support moral : « Elle aide les filles qui n’arrivent pas à gérer leur stress, qui sont fâchées ou qui pleurent. Ça contribue au maintien d’une bonne relation avec notre coach, même s’il nous fait faire des suicides (course à forte intensité, où une personne doit toucher chaque ligne au sol d’un gymnase, par exemple, et retourner à la ligne de départ avant de courir jusqu’à la suivante) quand il se fâche », explique-t-elle, en riant.

 

« La prochaine fois, vous y penserez deux fois »

Bon nombre de jeunes sportifs s’entendent pour dire que la punition corporelle par l’exercice physique fait partie d’une des techniques utilisées par les entraîneurs pour maintenir une discipline. La joueuse de volleyball Myriam Carrier, 23 ans, se rappelle comment son ancien entraîneur fonctionnait : « Lorsqu’une personne commettait des erreurs à répétition et qu’il se fâchait, c’est toute l’équipe qui faisait des suicides sauf la personne concernée, qui, elle, devait nous regarder souffrir. »

Dans certains sports, des comportements n’ayant pas de lien direct avec la performance sportive sont aussi susceptibles de punition corporelle. Victoria*, 16 ans, athlète dans le programme Sport-études gymnastique, confie : « Si tu es en retard à la pratique ou si tu veux aller aux toilettes pendant l’entraînement, tu vas devoir faire des montées de corde et du conditionnement physique. »

Dans la foulée des rapports sur la violence en contexte sportif, on peut se demander où se trouve la limite de la punition corporelle ? Thomas Trottier, 19 ans, joueur de football au niveau collégial, raconte qu’à quelques reprises, « moi et d’autres membres de mon équipe avons vomi dans nos pratiques ». Pour Sylvie Parent, professeure et chercheuse au département d’éducation physique de l’Université Laval, : « Forcer un athlète à s’entraîner blessé ou pousser un athlète jusqu’à vomir (à l’exception de cas rares) sont considérés comme étant des formes de négligence. »

D’autres entraîneurs vont plutôt opter pour des conséquences qui ne demandent pas d’efforts physiques. Par exemple, dans l’équipe de hockey d’Antoine Crête, 19 ans : «‎ Si tu ne respectes pas le couvre-feu ou tu ne gardes pas ton environnement propre, tu dois payer une petite somme d’argent à l’entraîneur. »

 

« Être fort mentalement »

Selon Sylvie Parent, certains facteurs culturels dans le contexte sportif font en sorte qu’il y a une tolérance de la violence. « On encourage les athlètes à se sacrifier pour l’équipe, à refuser d’accepter leurs limites, à prendre des risques, à respecter l’autorité et à chercher la reconnaissance », explique-t-elle, au téléphone.

De ce fait, l’expression « développer la force mentale d’un athlète » est commune dans le monde sportif. Elle sert souvent à banaliser des propos qui en réalité s’apparentent à du harcèlement psychologique. Léa, 15 ans, se souvient des agissements de son ancien entraîneur : « il criait constamment après moi, devant tout le monde, pendant les parties, c’était humiliant et j’étais encore plus découragée. »

Pour Guylaine Dumont, les conséquences d’un abus de pouvoir d’un entraîneur peuvent aller de la démotivation à la perte de confiance jusqu’à l’abandon complet du sport par le jeune. Toutefois, elle met en garde : « il faut faire attention, car parfois les entraîneurs n’ont pas conscience que ce qu’ils font est un abus de pouvoir, en soi. »

 

« Crier sans cesse, insulter un jeune, faire des blagues à connotation sexuelle ou par rapport au corps de l’athlète, qu’il soit une fille ou un garçon, sont tous des comportements inacceptables de la part d’un entraîneur », tient à préciser Guylaine Dumont. Crédit photo : Lucie Bédet

 

Pour sa part, Antoine Crête, 19 ans, a eu un entraîneur, dans le passé qui pouvait tenir certains propos déplacés sous le coup de l’émotion. « Il nous a déjà dit qu’il voulait nous casser un bâton en arrière de la tête », dit-il, avant de reprendre, « mais je sais qu’il ne l’aurait jamais fait pour vrai et que c’était sur le coup de la frustration ». Ce genre de situation ne surprend pas Sylvie Parent.

 

« En matière de tolérance du harcèlement psychologique, le monde sportif est loin derrière. Si on disait les mêmes choses dans un autre contexte – dans une école par exemple – ça ne passerait jamais » – Sylvie Parent

 

La chercheuse qui s’intéresse à la violence envers les athlètes rappelle que les propos violents n’ont pas pour effet d’améliorer la performance des athlètes, au contraire, ils ont tendance à les diminuer.

 

« Trop proche ? »

Par ailleurs, la proximité de la relation entre athlète et entraîneur peut parfois poser problème. La joueuse de soccer Alex Trottier, 22 ans, se souvient que ses deux entraîneurs avaient été renvoyés alors qu’elle était adolescente. Au moment des faits, l’écart d’âge entre ces derniers et les joueuses n’était que de cinq ans : « ils nous avaient acheté de l’alcool pour une soirée. Pour nous, aucun tort n’avait été causé, on ne comprenait pas pourquoi ils ne pouvaient plus nous coacher. »

Pour sa part, Léa, 15 ans, raconte qu’un ancien entraîneur se sentait à l’aise de faire des commentaires désobligeants sur sa vie amoureuse. « Il disait que je me “pognais” n’importe qui, ce qui était totalement faux », soutient-elle. Victoria, 16 ans, quant à elle, discute de ses fréquentations avec ses entraîneuses. « Elles nous posent des questions, mais on n’est pas obligées de répondre et c’est toujours fait dans le respect, elles veulent qu’on les voie comme nos deuxièmes mères », raconte la jeune athlète.

En ce sens, pour des raisons éthiques, entre autres, les entraîneurs doivent faire attention à la nature des discussions qu’ils ont avec leurs athlètes, particulièrement ceux qui sont mineurs. Néanmoins, selon Sylvie Parent, il est important qu’un entraîneur sache certaines informations : « Les questions concernant la pratique sportive ou encore le bien-être physique et psychologique de l’athlète sont nécessaires et appropriées. Cependant, une question du genre qu’est-ce que tu fais avec ton chum ? ne l’est pas du tout », résume-t-elle.

 

« Règles à suivre »

En contexte sportif, certaines règles doivent aussi être appliquées par les athlètes à l’extérieur des pratiques. Léa, 15 ans, Victoria, 16 ans, et Antoine, 19 ans, ont tous affirmé avoir un couvre-feu à respecter. Cependant, bien qu’elles pratiquent deux sports différents à des kilomètres de distance, Léa et Victoria se sont toutes les deux fait prendre par leur entraîneur, sur Facebook, à ne pas respecter leur couvre-feu. Léa avoue avoir été surprise : « Je me suis sentie un peu surveillée. Après ça, il faisait “bencher” celles qui s’était couchées trop tard. »

 

« Notre entraîneur fait aussi des suggestions alimentaires sur Facebook, mais je ne les respecte pas vraiment », confie Léa. Crédit photo : Elisabeth St-Pierre

 

Bien que la majorité des athlètes interrogés soient conseillés sur leur alimentation, Victoria qui pratique la gymnastique a davantage de contraintes alimentaires à respecter. « Je ne peux pas avaler de sucre raffiné de la semaine, et on n’a pas le droit de prendre trop de pain, c’est mauvais que nos entraîneuses disent », souligne-t-elle.

Les autres restrictions concernent l’alcool, les drogues, les perçages, les tatouages et la contraception. « On ne peut pas prendre la pilule contraceptive, je crois que c’est une affaire d’hormones, mais les entraîneuses n’ont jamais été claires sur le sujet, il y a comme une règle en suspens, c’est les vétérans qui nous ont dit ça », soutient Victoria.

Les athlètes vivant des difficultés peuvent compter, en tout temps, sur des plateformes comme SportBienÊtre et la ligne d’écoute 24/7 de Sport’Aide pour les accompagner.

 

*Les noms des athlètes mineurs ont été modifiés.