Une boutique de plus ! En mars dernier, Renaissance, une chaîne de friperies québécoise, ouvre une succursale de 18 000 pieds au centre commercial Laurier Québec. Signe, sans doute, d’une évolution dans les habitudes de consommation dans le commerce de détail.

L’engouement pour la seconde main ne date pas d’hier. Certains utilisateurs de réseaux sociaux voient leurs fils être inondés de hauls — déballages — de trouvailles ou de vlogs de thrifting — dénichage, chinage… — réalisés par bon nombre de créateurs. On dénombre également de plus en plus de magasins d’occasion de tout genre : boutiques spécialisées, vêtements vintage, items de décoration, magasins de seconde main de type grande surface, commerces à vocation sociale ou d’entraide, etc. Il y en a de tous les genres et pour tous les goûts et notamment ceux des étudiants de l’Université Laval.

Rebecca Colère est créatrice de contenu (photo : rebecca_colere/Instagram).

Chez Rebecca — connue sous le pseudonyme rebecca_colere sur les réseaux sociaux — l’achat de seconde main prend une grande place. Adepte des « intérieurs vintage, cozy » et du bois, elle considère qu’avoir accès à des objets de qualité et qui correspondent à son esthétique est plus facile de cette façon.

Rebecca est créatrice de contenu à temps plein. Elle a lancé une chaîne YouTube en 2024 dans le but de valoriser sa « pratique textile ». Elle est artisane et s’adonne d’ailleurs au tricot. Petit à petit, sa chaîne a évolué vers une tendance « style de vie » où elle met de l’avant ses pratiques artisanales, mais également du contenu relatif à la fripe et aux achats de seconde main. YouTube et la création de contenus vidéos et de photos sur d’autres plateformes comme Instagram, où elle est suivie par plus de 25000 abonnés, l’occupent à temps plein.

Au-delà de la qualité et de l’esthétique, elle explique également que parcourir les friperies consiste en un loisir pour elle. « Il y a comme un plaisir de la recherche. Ça devient comme un passe-temps de juste être dans les marchés, dans les ventes de garage, de chercher tout le temps des trésors. […] Ça arrive souvent que je vais passer quatre, cinq heures dans une friperie et acheter deux choses. Ça occupe mon temps. J’adore ça. C’est comme lire », lance-t-elle.

L’envie de partager sa passion pour les friperies et les articles d’occasion vient d’ailleurs de son propre intérêt pour ce genre de contenus. « Moi-même, j’en consommais beaucoup. Je voyais ce que ça faisait chez moi quand je consommais ce genre de contenus. Ça me donnait envie d’aller à la friperie et de trouver des trucs, donc ça m’inspirait, ça me donnait des idées », raconte Rebecca. Outre le fait de montrer ses trouvailles ou sa journée, Rebecca Colère partage des conseils et des astuces pour bien réussir ses virées en friperies : « j’aime donner des trucs aussi sur comment reconnaître la qualité des choses, est-ce que ça vaut la peine, est-ce que c’est un deal ».

« Ce n’est pas tout le monde qui sait comment s’y prendre. Puis, des fois, on veut magasiner en friperie comme on magasine chez Structube. Tu arrives sur place, il y a plein de choix, tu prends ce que tu veux et puis tu repars, alors qu’en friperie, il y a comme une lenteur qu’il faut apprendre à aimer ». Comme contributrice à cet engouement pour la seconde main sur le Web, elle pense que ça permet de découvrir un certain esprit de communauté.

Dans un camion

Marcelle – Friperie Nomade est active depuis 2025, mais en seulement un an, sa fondatrice et propriétaire Mélissa Bouchard constate déjà un bon intérêt de la population. Marcelle est une friperie située dans un camion que Mélissa conduit à travers la province — notre image en haut de cet article. Elle s’arrête dans des événements, des festivals et des marchés, et attire beaucoup de personnes, explique la propriétaire.

Mélissa Bouchard est la fondatrice et propriétaire de Marcelle – Friperie Nomade (photo : Mélissa Bouchard).

« Les jeunes, je n’ai pas de misère à aller les chercher. Ils viennent à moi. Tout de suite, ils sont attirés par le camion. La population un peu plus âgée, elle, c’est plus de la curiosité, donc j’essaie d’aller les chercher. Mais les jeunes, c’est comme s’ils étaient déjà conquis. Ils sont déjà « vendus » seconde main », précise Mélissa au sujet de son public.

Elle s’est lancée à temps plein dans l’univers des vêtements d’occasion par passion, s’habillant déjà dans ce genre de commerces depuis de nombreuses années. « Je travaillais en cinéma avant, à temps plein, puis, la fin de semaine, je faisais des marchés parce que j’aimais vraiment ça le seconde main. J’avais de la facilité aussi à trouver des choses. Je magasinais pour mes amis. C’est comme ça que ça a commencé. Je ne pensais pas que ça allait pouvoir devenir mon travail officiellement, mais j’ai décidé de lâcher ma job au mois de décembre 2024 pour acheter le camion et vraiment me lancer à temps plein. », relate-t-elle. Elle ne se sent également pas trop loin de son ancien métier d’accessoiriste.

Mélissa Bouchard sillonne le Québec avec son camion d’avril à novembre environ. Hors de cette saison, elle gère sa boutique via son site Web et alimente son point de vente physique situé au Oui oui Café à Québec. Elle s’occupe de dénicher les vêtements dans d’autres friperies, dans des marchés aux puces ou même dans les gardes-robes de personnes qui lui écrivent pour lui offrir de venir jeter un coup d’œil. Elle fréquente également ce qu’elle appelle « des entrepôts de la dernière chance » et des friperies au poids. Bref, elle sélectionne elle-même ce qu’elle revend et n’accepte pas de dons.

Malgré l’engouement pour l’occasion en général, mais plus particulièrement pour son commerce, Mélissa croit qu’il reste de l’éducation à faire. Elle aime discuter avec ses clients et, parfois, tenter de changer leur opinion sur les friperies. Si nombre d’entre eux sont déjà sensibilisés à leurs habitudes de consommation, il lui arrive de rencontrer des personnes qui, une fois informées que ses vêtements sont des articles de seconde main, ne sont plus intéressées ou manifestent un certain dédain.

Avec sa friperie nomade, elle dit essayer de démocratiser la filière et de montrer que «c’est correct de porter quelque chose qui n’est pas neuf. C’est plus que correct ! », affirme-t-elle.

« Mon rêve, c’est que tout le monde s’habille en friperie » – Mélissa Bouchard

Consommer la mode

Maryse Côté-Hamel est professeure en sciences de la consommation à l’Université Laval (photo : Université Laval).

« L’industrie de la mode, c’est une des industries les plus polluantes. […] Surtout quand on parle de l’Amérique du Nord et de l’Europe parce que c’est là où on a tendance à consommer beaucoup plus de vêtements qu’on va le faire ailleurs dans le monde », indique Maryse Côté-Hamel, professeure en sciences de la consommation à l’Université Laval.

Dans le documentaire Le prix de la mode, produit en 2022 et disponible sur Télé-Québec, Arnaud Granata, président d’Infopresse, mentionne qu’au Québec, une personne accumule environ 40 kg de vêtements par année.

Cette consommation de vêtements est aussi plus élevée maintenant que si l’on retourne plusieurs décennies dans le passé. « Les vêtements étaient confectionnés avec un peu plus de soin, disons cela comme ça, avec des matières qui étaient plus naturelles. […] Acheter un manteau, si l’on retourne dans les années 40-50, c’était un très très gros investissement par rapport aux revenus dont disposait la majorité des ménages. C’était très très cher. C’est pour ces raisons-là que les gens essayaient de confectionner ce qu’ils étaient capables de confectionner et qu’ils passaient au suivant », explique Maryse Côté-Hamel.

Elle soulève également que de nos jours, les vêtements sont relativement plus abordables par rapport aux salaires, ce qui fait que la population en achète plus. « En contrepartie, les vêtements sont beaucoup moins durables parce qu’ils sont confectionnés de manière beaucoup moins robuste avec des fibres qui ne sont pas naturelles. Donc ça fait que les gens vont avoir tendance à changer beaucoup plus fréquemment leur garde-robe», ajoute-t-elle. L’effet de mode peut aussi constituer un facteur de la consommation massive de vêtements.

C’est ainsi que beaucoup de vêtements peuvent se retrouver dans des friperies. Or, « c’est seulement une petite portion des vêtements donnés qui vont finalement être revendus », selon Mme Côté-Hamel. Ceux avec des taches, des trous, qui sont abimés ou qui n’ont simplement pas été assez bien conçus pour être revendus, souvent issus de la mode éphémère, ne toucheront pas les tablettes. Et les articles usagés qui sont ultimement vendus, sont bien souvent ceux de bonne qualité : en fibres naturelles ou simplement bien conçus, précise la professeure de l’Université Laval.

Quant à l’idée que la consommation d’articles d’occasion peut aider à pallier les impacts de l’industrie de la mode, elle pense que oui. Cela peut constituer un signal pour le marché « dans la mesure où, si les gens achètent de plus en plus de seconde main, logiquement, ils vont acheter de moins en moins d’articles neufs ».

Sauf que l’envers de cela est que le chandail qui n’a finalement pas été acheté neuf a déjà été produit. Il persiste à exister même si un article usagé équivalent est acheté. Beaucoup de vêtements invendus en magasins et en friperies sont, par la suite, détruits, enfouis ou envoyés dans d’autres pays. C’est d’ailleurs un enjeu sur lequel s’est penché le documentaire Le prix de la mode.

De son côté, Mélissa Bouchard explique que dans son commerce, il n’y a pas vraiment d’invendus. Les morceaux qui intéressent moins la clientèle rapidement ne sont pas abandonnés ou jetés. Ils peuvent se retrouver sur l’étalage à cinq dollars, par exemple, ou encore, être retirés un certain temps avant de revenir sur un présentoir. « La mode est circulaire. Le vêtement va revenir plus tard, puis il va avoir son time to shine », remarque-t-elle.

Reste qu’il y a « de plus en plus de gens qui vont porter attention au seconde main, qui vont s’y intéresser pour de nombreuses raisons », qu’elles soient écologiques, esthétiques ou encore économiques, souligne Maryse Côté-Hamel.

Mais derrière cet intérêt se cache le danger de surconsommer des vêtements usagés, comportement de plus en plus observé, selon la professeure. Ne pas pouvoir essayer les vêtements en magasin et leurs faibles prix peut devenir un incitatif à acheter plusieurs articles à la fois. En se disant qu’ils les ramèneront s’ils ne leur vont pas ou qu’ils n’auront au moins pas perdu énormément d’argent, les clients peuvent en acheter plus. Et « surconsommer, à la base, ce n’est jamais une bonne idée, que ce soit des vêtements neufs ou des vêtements usagés », rappelle Mme Côté-Hamel. Ses intérêts de recherche notamment pour les habitudes de consommation l’ont conduit à formuler des pistes de réflexion

Au bout du compte, on retiendra que, quelles que soient la nature ou les composantes des articles qu’on convoite, on gagnera toujours a privilégier de bonnes habitudes de consommation et éviter, ainsi, des comportements compulsifs.